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Une "tribu" éco-naturiste
En 1991, Ilpo, un jeune photographe finlandais, entend parler d’une communauté d’"Amérindiens" installée en Suède.Sur le campement, il découvre des hommes et des femmes vivant dans des tipis et pratiquant le véganisme, mais qui tous ou presque parlent français.
Cette "tribu" écolo-naturiste, nommée Ecoovie par les médias, s’est formée une dizaine d’années plus tôt en banlieue parisienne, à Nogent-sur-Marne, sous l’impulsion de Pierre Maltais alias Norman William ou Maolinn Tiam Apjoilnosagmaniteogslg, un gourou aux innombrables identités se présentant comme un chaman descendant des Premières Nations Mi'kmaq du Canada.
Une chûte stupéfiante
L’histoire de cette communauté, tout comme celle de son effondrement, est stupéfiante, mais le plus poignant de ce récit halluciné reste le désarroi des anciens adeptes de la secte.Conscients de la perversité de leur gourou et de son emprise sur leurs existences, ils n’en sont pas moins orphelins de cette communauté et de son utopie : rompre avec le consumérisme occidental en adoptant ce qu’ils imaginent être le mode de vie amérindien pour sauver ce qui peut l’être de la catastrophe écologique à venir.
Le miroir aux alouettes
Toute secte prospère en promouvant un idéal, promesse tout à la fois de donner sens à l'existence de ses adeptes, de les accueillir dans une communauté soudée, de les impliquer dans la réalisation d’un grand dessein...Un tel idéal, nécessairement fondé sur une volonté de maîtrise du réel pour en éradiquer les aléas, les conflits, les inégalités, les contingences, les vicissitudes, les incertitudes, est inévitablement condamné à l’échec : toute tentative de contrôle d’un monde par essence flou, changeant et indéterminé relève de l’illusion ou de l'imposture.
Le réel, par nature insaisissable, indéchiffrable et impénétrable échappe inexorablement à toute volonté de maîtrise.
Pour des adeptes qui ont construit leurs identités et leurs existences autour de l'avènement de leur monde idéal, son échec aussi inévitable que prévisible ouvre une crise existentielle qui ébranle leurs croyances, invalide leurs engagements et menace leur raison d’être.
Le déni
Pour protéger leur foi, leur raison et leurs illusions de ce désastre inévitable, les adeptes n'ont d'autre recours que de rechercher les raisons de leur échec dans des narratifs qui préservent leur système de valeurs et ses principes fondateurs. Ainsi, les échecs de la secte sont-ils attribués à des entités aussi obscures que maléfiques et nébuleuses : l'ennemi, le système, un complot, le pouvoir, les dissidents, le mal, les élites…
Cette stratégie du déni exacerbe la radicalisation et la paranoïa des adeptes : tout manque d’enthousiasme, toute critique, tout obstacle est dorénavant interprété comme une manœuvre orchestrée par l’ennemi ou comme une volonté de contester le projet, de semer le doute et de rompre l’unité du groupe.
L’emprise
La polarisation et la déconnexion du réel qui résultent de cette radicalisation empêchent les adeptes d’élaborer les compromis nécessaires à la réussite de leurs projets, accentuant leurs échecs, ce qui, en retour, légitime leur polarisation et accroît leur radicalisation.La dérive sectaire, prise dans sa propre dynamique, s’amplifie d’elle-même.
Les leaders de la secte alimentent en permanence cette mécanique délétère en fustigeant l’engagement insuffisant des adeptes, en désignant des boucs émissaires, en orchestrant les crises, les scandales et les purges qui leur permettent tout à la fois de justifier leurs propres échecs, d’isoler toujours plus la communauté et d’accroître leur emprise sur ses membres.
La secte finit par fonctionner sur la base de dynamiques totalement opaques, inintelligibles et imprévisibles, en complète contradiction avec les discours et les idéaux qu’elle professe.
L'enfermement
Cette tension insoutenable entre les promesses utopiques de la secte et ses pratiques délirantes et perverses amplifie la dynamique de déni et conduit les adeptes, pour préserver l’apparente cohérence de leur système, à construire un récit donnant sens aux échecs, aux abus et aux contradictions dont ils sont victimes, en les inscrivant dans une logique supérieure ou transcendante ou en les présentant comme des épreuves nécessaires ou des tests de leur foi.
Au fil du temps, ce travail de rationalisation finit par constituer un corpus idéologique, un cadre d'interprétation au sein duquel les échecs sont sacralisés comme le prix à payer pour atteindre l’idéal, les incohérences des leaders la preuve de la complexité et de la profondeur de leur pensée et toute critique, une attaque orchestrée pour nuire à la cause.
En structurant ainsi leurs représentations, les adeptes s’enferment dans une vision totalement manichéenne du monde au sein de laquelle leur foi, nourrie par la répétition des épreuves et des sacrifices, s’autoalimente en transformant chaque nouvel échec en une preuve supplémentaire de la nécessité de persévérer.
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